Démocratie
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Le premier pouvoir
Le système actuel de production des connaissances n'est pas et ne peut être "scientifique", car il dépend du psychisme (égo) des acteurs qui y participent, ainsi que de notre organisation économique et sociale, qui exerce une contrainte majeure et délétère sur lui.
Les citations ci-dessous sont intéressantes car elles proviennent de personnalités qui sont au coeur du système de diffusion des résultats dits "scientifiques".
Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet, une des publications médicales les plus anciennes au monde et l'une des plus prestigieuses nous met en garde [1]:
"Une part importante de la littérature scientifique, peut-être la moitié, pourrait être simplement fausse. Affligée par des échantillons de petites tailles, des effets minuscules, des analyses d'exploration invalides, et de flagrants conflits d'intérêts, avec en parallèle une obsession de suivre des tendances à la mode, la science a pris un virage vers l'obscurité."
Marca Angell, une physicienne américaine et qui fut la première femme à devenir rédactrice en chef du New England Journal of Medicine, dépeint en 2009 un tableau encore plus sombre [2]:
"(...) des biais et des conflits d'intérêts similaires existent quasiment dans tous les champs de la médecine, particulièrement ceux reliés aux médicaments et aux techniques. Il n'est simplement plus possible de croire aux recherches cliniques qui sont publiées, ou de dépendre du jugement de physiciens de confiance ou des recommandations des autorités médicales. Je n'ai pas eu de plaisir à cette conclusion, à laquelle je suis parvenue graduellement et à contre-coeur durant les deux décennies où j'étais directrice du Nouveau Journal de Médecine d'Angleterre."
En 2002, le Dr Relman, également rédacteur en chef du New England Journal of Medicine déclarait [3]:
"La profession médicale est achetée par l'industrie pharmaceutique, non seulement en termes de pratique de la médecine, mais aussi en termes d'enseignement et de recherche. Les institutions académiques de ce pays se permettent d'être les agents rémunérés de l'industrie pharmaceutique. Je pense que c'est honteux."
John P. A. Ioannidis, professeur de Médecine à l'Université de Standford, professeur de statistiques, et directeur du Centre de recherche sur la prévention de Standford, confirme cet état de fait calamiteux [4]:
"Une grande part des résultats de la recherche qui sont publiés sont faux.
(...) Une recherche sera d'autant moins fiable (...) que les préjugés et les intérêts financiers en jeu (ou autres intérêts) sont grands."
Dr Richard Smith, rédacteur en chef du prestigieux British Medical Journal, reprend les critiques de Ioannidis en ces termes [5]:
"La plupart des études scientifiques sont erronées, et elles le sont parce que les scientifiques s'intéressent au financement et à leurs carrières plutôt qu'à la vérité."
Voilà en gros comment je synthétise la problématique :
La production des connaissances n'est souvent pas « scientifique », car elle est totalement dépendante de la psychologie des acteurs humains qui la réalisent, et des pressions et contraintes qui s'exercent sur eux.
Même si l'on considère la production de connaissance labellisée « scientifique », il est évident que les chercheurs peuvent avoir certaines motivations sans rapport avec la science, par exemple le désir d'être reconnu, valorisé, ou l'ambition d'occuper une position sociale en vue. Inconsciemment, et parfois consciemment, ils ne suivent pas une méthodologie suffisamment rigoureuse pour conduire telle ou telle expérience scientifique, lorsque leur objectif premier est de consolider ou acquérir la reconnaissance ou le statut social auquels ils aspirent.
Et quoiqu'il en soit, ils ont besoin d'un minimum de revenus pour vivre, et participer au budget familial s'ils ont une famille. Si, par exemple, ils se retrouvent employés par une industrie du tabac pour démontrer que la nicotine ne rend pas les consommateurs de tabac dépendant, il y a de forte chance pour qu'ils mènent à son terme une expérience "scientifique" qui le démontre [6], [7].
A mon sens, les ambitions sociales et le besoin de revenus jouent un rôle très important dans le fait que les « scientifiques » ont des démarches non scientifiques, mais il faut aussi, et peut-être surtout, tenir compte des préjugés présents chez ces « scientifiques ». Pour reprendre l'exemple des cigarettiers, on peut parier qu'il y aura dans ce domaine une majorité de chercheurs qui pensent, avant tout début de recherche, que la nicotine n'est pas un problème, voire qui sont eux-mêmes fumeurs et persuadés que cela n'est aucunement nocif.
En plus, pour préserver leur carrière, les scientifiques ont intérêt à se rallier à des thèses dominantes, quelque soit la validité de ces thèses. Les industries font un lobbying intense [8] auprès des gouvernements et des médias afin que les thèses qu'ils défendent deviennent les thèses dominantes. Les scientifiques qui veulent réussir à trouver des fonds pour leurs recherches devront donc plutôt adhérer à ces présupposés imposés par les industriels. Cela vaut évidemment dans le cas où ils tentent de bénéficier de l'argent de l'industrie, mais aussi, dans une moindre mesure, s'ils tentent de bénéficier des subventions du gouvernement: les gouvernements s'abreuvant du flux informationnel incessant des lobbies, ils acquièrent des croyances conformes aux biais auxquels ils sont soumis.
Certaines personnes croient parfois, à tort, que le lobbying consiste à soudoyer, alors que le lobbying consiste très largement à fournir de l'information. Lorsqu'un ministre de la santé reçoit des informations des industries pharmaceutiques, il n'est pas « de mèche avec elles » pour faire quoi que ce soit, il considère simplement que ces informations sont fiables et les utilisent pour mettre en place ses actions. Et il le fait en toute bonne foi, de même que les lobbyistes pensent certainement que les informations qu'ils délivrent découlent du travail de laboratoires au dessus de tous soupçons.
Même sans évoquer la nécessité économique pour les scientifiques de se rallier aux thèses dominantes, nous pouvons aussi sans hésiter rajouter comme cause à cette adhésion une simple naïveté: souvent, les êtres humains ont tendance à croire ce qui provient des canaux officiels de transmission des connaissances: magazines scientifiques entre autres, ou communications des industries pharmaceutiques par exemple.
Personnellement, je connais des gens qui croient à peu près tout ce qu'on leur dit, du moment que cela provient de sources soi-disant "sérieuses". Ils ont une méconnaissance totale du système de production de connaissances, qui est pourtant soumis à de fortes pressions de la part de groupes défendant leurs intérêts et points de vue particuliers.
Or pour qui s'informe un tant soit peu le sujet, il apparaît rapidement que cette pression est indiscutable, et joue un rôle prépondérant.
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Le résultat est que la production dite "scientifique" est intrinsinquèment liée et influencée par des intérêts particuliers.
Conclusion: même si une information a une allure "sérieuse", il faut toujours être très prudent, et considérer, à priori, qu'elle doit être confirmée, recoupée. Et il faut vérifier que parmi les sources qui valident cette information, il en existe d'indépendantes. Des associations de consommateurs, ou bien de passionnés, ou bien de citoyens vigilants, peuvent fournir des informations parfois beaucoup plus fiables que des organismes mêmes institutionnels ou des médias trop proches des intérêts des industriels (voir ici).
Il est intéressant de noter que le système actuel de production des connaissances, même s'il est défaillant, est « de bonne foi ». Tous les acteurs de la chaîne de production et diffusion des savoirs sont honnêtes et pensent bien faire. En fin de compte, c'est la croyance collective que nous avons un bon système de production des connaissances qui nous conduit à des erreurs monumentales, comme croire par exemple que le libéralisme économique peut donner des résultats satisfaisants même lorsqu'il existe de trop grandes disparités salariales et environnementales entre les pays qui dérégulent leurs flux financiers et commerciaux.
Références
« The case against science is straightforward: much of the scientific literature, perhaps half, may simply be untrue. Afflicted by studies with small sample sizes, tiny effects, invalid exploratory analyses, and flagrant conflicts of interest, together with an obsession for pursuing fashionable trends of dubious importance, science has taken a turn towards darkness. »
« .Similar conflicts of interest and biases exist in virtually every field of medicine, particularly those that rely heavily on drugs or devices. It is simply no longer possible to believe much of the clinical research that is published, or to rely on the judgment of trusted physicians or authoritative medical guidelines. I take no pleasure in this conclusion, which I reached slowly and reluctantly over my two decades as an editor of The New England Journal of Medicine . »
3. Hydroxychloroquine : comment la mauvaise science est devenue une religion. JD Michel, 24 mars 2020
4. Why Most Published Research Findings Are False (pourquoi une grande part des découvertes de la recherche qui sont publiées sont fausses John P. A. Ioannidis
5. Il est temps que la science s'intéresse d'abord à la vérité avant les carrières BMJ Richard Smith, 9 septembre 2013
6. Comment le lobby du tabac a subventionné des labos français Le Monde David Leloup et Stéphane Foucart
« Council for Tobacco Research (CTR) est une officine de l'industrie du tabac basée à New York (Etats-Unis) qui finance de la recherche scientifique. (...) le Wall Street Journal avait décrit cette officine comme responsable de la "plus longue campagne de désinformation de l'histoire économique des Etats-Unis". Créé en 1953, le CTR était piloté en partie par l'agence de relations publiques Hill & Knowlton et des avocats mandatés et payés par les cigarettiers. Il avait pour principale mission d'orienter la recherche scientifique dans un sens favorable à l'industrie, en finançant certains projets et en écartant d'autres. »
7. Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique Science et Pseudo Sciences Gilbert Lagrue
« Avant même les autorités sanitaires, les industriels du tabac, grâce aux travaux menés dans leurs puissants laboratoires de recherche, savaient que les goudrons étaient cancérigènes et surtout que la nicotine rendait dépendant. Ces faits étaient jalousement cachés et il a fallu attendre une vingtaine d’années pour que la vérité soit révélée. »
8. Comment Monsanto a financé des scientifiques en Europe pour défendre le glyphosate Libération Aude Massiot, 27 novembre 2017
9. L’histoire secrète d’une victoire des lobbies à Bruxelles, contre la santé publique les-crises.fr Isabelle Barré, pour le Canard Enchaîné, juin 2015
« Des échanges de mails révèlent comment l’industrie chimique a torpillé l’interdiction des perturbateurs endocriniens. Un récit perturbant... »
Article publié le 9 avril 2016
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